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Le pouvoir de la parole

Le pouvoir de la parole

Nature et culture

Selon Aristote, l’homme est l’animal doué de logos. Logos en grec signifie à la fois parole et raison. Parler, c’est articuler des sons pour faire entendre du sens à quelqu’un. La parole est l’exercice de la faculté de langage, faculté innée combinant symbolisation et communication. En ce sens, la parole est un fait de nature. En même temps, la parole s’accomplit dans une langue qui est un système de signes et de règles conventionnels propre à une communauté. En ce sens la parole est un fait culturel : la parole articule ainsi nature et culture.

Mais la parole est surtout l’usage que chaque sujet parlant fait de sa langue. Si la langue définit la dimension abstraite du langage, la parole en constitue la dimension concrète. Chaque sujet parlant s’empare de sa langue à sa manière, la parole est donc révélatrice d’une personnalité engageant avec les autres certains types de relations, qui s’inscrivent elles-mêmes dans un contexte social et psychologique (il en est ainsi de la parole du dirigeant ou du manager, investi d’une certaine autorité dans un cadre hiérarchique).

Parler, c’est agir

Si l’on en croit l’opinion, la parole serait aux antipodes de l’action. Pourtant, dans le langage du bébé, l’émergence du je implique une activité de synthèse par laquelle celui-ci unifie la multiplicité de ses états et de ses actes, et les identifie comme siens, initiant un processus de construction de sa subjectivité, et de l’image qu’il a de lui-même. Plus tard, prendre la parole requiert souvent du courage, ne serait-ce que celui de s’exposer, ce qui ne va pas toujours sans risque.

Mais dire n’est pas faire. Le reproche le plus virulent adressé à la parole est de servir à différer le moment de l’acte, voire à s’y substituer. La parole sert parfois à se dérober à la responsabilité de l’exécution. Cette déception alimente un discrédit de la parole dont le procès a été instruit par de grands penseurs.

Selon Hannah Arendt, la parole et l’action sont pour l’être humain les moyens d’expression privilégiés. Par la parole, par l’action, il « se présente » aux autres. Mais aussi, en prenant la parole, l’homme fait son apparition dans le monde en montrant de lui-même plus ou autre chose que ce qui correspond à son intention consciente. La posture du corps, les tremblements de la voix peuvent révéler la timidité, la gêne, la panique de ceux qui ont à surmonter les obstacles liés à des relations de pouvoir inégales.

Pourquoi parle-t-on ?

Il y a bien un lien intime entre la fonction expressive de la parole et de sa fonction communicative. Nous parlons pour dire quelque chose (une information, une émotion, une pensée, …), provoquer quelque chose (une réaction, un effet), nous parlons parfois pour ne rien dire, pour simplement établir un lien préalable à toute communication. Dans tous les cas, le mot fait exister pour la conscience. Nommer consiste à tirer du néant, à faire venir à l’existence (fonction créatrice du verbe).

La parole est aussi le mode de gestion démocratique de notre vivre-ensemble, le moyen par lequel les conflits issus de la diversité des opinions et des intérêts se régulent (fonction politique de la parole). Elle peut être un instrument puissant de domination (la novlangue dans 1984 de Georges ORWELL), mais aussi un instrument de contestation et de renversement de l’ordre établi (L’appel du 18 juin). Sa fonction est alors de déjouer le pouvoir de ceux qui font de la parole une pure technique de pouvoir. Pouvoir thérapeutique de la psychanalyse, pouvoir asservissant de la parole sophistique ou pouvoir libérateur de la parole philosophique, là encore il apparaît que la parole n’est pas impuissante à produire des effets.

 Car la parole est vivante : l’écriture totalitaire fige la pensée, momifie la créativité, adresse une fin de non-recevoir à toute mise en question. N’est-ce pas la raison pour laquelle Socrate accusait l’écriture de rester lettre morte et lui préférait le dialogue, véritable accoucheur des âmes ? « L’écriture », dit Socrate dans le Phèdre, « a de graves inconvénients, tout comme la peinture. Les produits de la peinture semblent vivants, mais posez-leur une question, ils gardent gravement le silence ».

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